« Un coach nommé Jésus | Page d'accueil | La xyloglossie »
01 janvier 2006
Avoir peur des évangéliques ?
Faut-il avoir peur des évangéliques ? par Stéphane Lauzet, Secrétaire Général de l'Alliance Evangélique Française
La question est pertinente et l’on pourrait être tenté de répondre rapidement, trop rapidement : "Oui, bien sûr !"
* Oui bien sûr… si l’on s’en tient à la seule lecture d’une certaine presse avide de sensations et peu soucieuse de nuances, maniant l’amalgame comme d’autres le mensonge.
* Oui bien sûr… si l’on se contente d’un de ces reportages télévisés qui prétend rendre compte de la complexité d’une situation en quelques images assorties d’un commentaire bien senti.
* Oui bien sûr… si l’on prend pour argent comptant tel rapport – pourtant parlementaire – qui ne fait pas dans le détail et assimile, oserais-je le dire, tout ce qui ne lui semble pas très catholique, tout ce qu’il ne connaît pas, à une secte.
* Oui, bien sûr…si l’on en reste à la surface des choses, à l’enthousiasme dérangeant de certaines de leurs manifestations, au caractère quelquefois un peu simpliste de leur discours.
* Oui bien sûr… si l’on considère que le refus de cantonner la foi dans la sphère du privé (comme une certaine conception de la laïcité le préconise) est susceptible de troubler l’ordre établi.
La peur, nous y cédons plus souvent qu’on ne le croit. Alors que nous sommes objectivement mieux protégés que jadis, notre époque curieusement, semble sécréter la peur et désigner périodiquement à l’opinion, un ennemi réel ou imaginaire. On a peur de l’autre, de l’étranger, du différent, et même de soi. On a peur de changer, on a peur de l’avenir, on a peur de ce que l’on ne connaît pas… Bref, bien souvent la peur n’est que le symptôme de notre incapacité à maîtriser une situation. Rien de très rationnel dans tout cela, mais somme toute, une réalité bien humaine.
Faut-il avoir peur des évangéliques ?
La question reste posée d’autant que la présence du Mouvement Evangélique est de plus en plus visible au sein du protestantisme et dans la société. Les protestants-évangéliques, dont on donnera un peu plus loin une définition, en sont une composante non négligeable. En France, ils sont près de 350.000, sept fois plus nombreux qu’en 1954, sans compter environ 45.000 membres d’Eglises de diasporas ethniques étrangères, en majorité africaines et caribéennes , mais aussi asiatiques.
Leurs implantations locales, passées de moins de 800 lieux de culte dans les années 70, à plus de 1.800 aujourd’hui, éclipsent parfois l’ancienne présence luthéro-réformée. Certains n’hésitent pas, sur la base de ces chiffres, à avancer qu’un lieu de culte sur deux, relève du protestantisme évangélique.
D’un point de vue sociologique et religieux, les protestants-évangéliques, à quelques exceptions près, sont majoritairement issus de la classe moyenne ou populaire. Ils peuvent provenir d’un milieu luthéro-réformé ou catholique, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes même si , à l’évidence, ces personnes ne revendiquaient nullement leur appartenance et, dans bon nombre de cas, ne manifestaient aucune conviction et pratiques religieuses.
Si l’on quitte le territoire français, les chiffres sont encore plus impressionnants puisqu’on estime qu’ils sont plus d’un demi milliard dans le monde. Tous les continents sont touchés par l’expansion de cette version du christianisme. Plus d’un quart de la population américaine se rattache à cette mouvance mais l’Asie n’est pas en reste : 25 % de la population de la Corée du sud est aujourd’hui évangélique et le Vatican s’inquiète de la croissance du mouvement en Amérique Latine (entre 5 et 20 % de la population totale). Même les Pays de l’Est sont touchés : en Russie, les protestants-évangéliques sont, après les Orthodoxes, le groupe religieux le plus important, avant les Catholiques.
Selon l’ancien secrétaire général du Conseil Œcuménique des Eglises, Konrad Raiser, les évangéliques constituent un des quatre principaux groupes dans le christianisme aujourd’hui.
Face à cette profonde mutation, on observe trois attitudes :
* La première est motivée par le souci de comprendre. Elle est faite de recul, d’observations et d’analyses. On cherche à déchiffrer les mécanismes et saisir les motivations de ces nouveaux croyants. Les sociologues, depuis de nombreuses années, travaillent cette question et je ne peux que vous renvoyer aux éminents travaux d’un Jean Baubérot, d’un Jean-Paul Willaime, d’un Christophe Sinclair, ou d’un Sébastien Fath (dont le dernier ouvrage sur la question est annoncé pour la fin du mois d’octobre 2005)
* La seconde témoigne de la difficulté de l’être humain à se confronter à la nouveauté, à la différence, à l’altérité. Ce qui paraît étranger provoque inévitablement des réactions de rejets. Cela est d’autant plus vrai dans un pays comme le nôtre, qui se classe au 60ème rang pour la flexibilité et l’adaptabilité des gens aux nouveaux défis.
* La troisième est probablement plus triviale : que ce passerait-il , peuvent se demander certains si l’ensemble des évangéliques faisaient irruption dans nos instances et bouleversaient l’équilibre existant.
Mais alors, qui sont-ils, ces évangéliques ?
Alors que seuls 25 % des évangéliques sont membres de la Fédération Protestante, il est bon de souligner avec reconnaissance les démarches entreprises par son président, en concertation, de plus en plus, nous le souhaitons, avec les autres instances représentatives, Fédération Evangélique et Alliance Evangélique Française. Ces démarches s’inscrivent généralement dans le cadre de la défense de la liberté religieuse et s’appliquent à tordre le cou aux poncifs et aux clichés. Le protestantisme en a très longtemps fait les frais et il s’honore, aujourd’hui, de dénoncer, entre autres, les caricatures dont les protestants-évangéliques font l’objet.
* Non, les évangéliques ne sont pas une secte !
* Non, témoigner de sa foi, même auprès des enfants, et leur enseigner le message biblique, n’est pas équivalent à de la manipulation mentale !
* Non, il n’est pas juste que, sous prétexte qu’un centre de vacances soit confessionnel, les parents ayant droit, ne puissent recevoir de bons-vacances !
* Non, il n’est pas décent que l’on entrave la liberté du culte, en l’interromprant ou en multipliant les obstacles, pour empêcher une association cultuelle d’acquérir un local adéquat !
Un mot tout d’abord sur le terme même d’évangélique
Les racines mêmes du mouvement évangélique remontent à la Réforme : selon l’expression d’Henry Mottu, de la Faculté de Théologie de Genève, c’est un courant, ou une aile historique, du protestantisme. Le mot fait référence, bien sûr, à Evangile mais il est intéressant de noter qu’il est utilisé, au XVIème siècle par la Réforme, pour exprimer son idéal de retour à la source originelle de la foi. Il a une fonction identifiante et, aujourd’hui, il est communément utilisé comme une sorte d’appellation contrôlée. Par-là, il faut entendre l’expression d’une volonté d’une définition relativement précise de la foi, de la pratique et de l’identité chrétiennes dans le sens d’un protestantisme orthodoxe, piétiste et congrégationaliste.
Le protestant-évangélique pourtant, même s’il est un enfant de la Réforme, ne se définira pas forcément comme tel, de manière spontanée. Tout occupé qu’il est à vivre le présent, il aura quelquefois du mal à se situer comme héritier d’une histoire qui l’a précédé. Il a souvent rencontré, lui aussi, de l’opposition. Dès la Réforme, face au catholicisme, mais aussi en réaction à la réforme protestante (qui rompit avec Rome, mais maintint le principe de l’Eglise d’Etat, selon la fameuse formule : cujus regio, ejus religio) le mouvement anabaptiste se posa résolument en faveur d’une Eglise séparée de l’Etat et souligna avec force l’absolu du choix individuel. (il faut attendre un siècle plus tard pour que ces mêmes principes (liberté de conscience et séparation de l’Eglise et de l’Etat) éclosent dans les colonies américaines (Roger Williams et Quarkers).
Théologie
L’historien britannique David Bebbington a proposé pour décrire cette identité particulière quatre critères commodes. Fondés sur le socle des grands principes de la Réformation (Sola Gratia, Sola Scriptura, Sola Fide), le protestantisme évangélique combine, selon lui, l’accent sur :
* La conversion (changement de vie sous l’effet de la foi chrétienne, mais aussi on ne naît pas chrétien, on le devient : c’est toute l’importance d’une prise de position individuelle, personnelle).
* Le biblicisme (la Bible est lue comme la Parole infaillible de Dieu, autorité souveraine en matière de foi et de vie).
* Le crucicentrisme (rôle majeur de la mort de Jésus-Christ sur la croix, le Fils de Dieu acceptant de mourir pour les péchés du monde avant de ressusciter).
* Le militantisme, c’est à dire l’engagement au sein d’une communauté locale, qui s’autogére, dont on est membre sur profession de foi et en vue d’un témoignage tourné vers l’extérieur incitant chacun à naître de nouveau, expression qui trouve son origine, non pas aux Etats-Unis (Born again) mais dans l’Evangile de Jean (Jean 3.3) où Jésus dit à Nicodème : il faut naître de nouveau
En combinant ces quatre composantes, on est à peu près sûr de rencontrer un évangélique dont la pratique témoigne d’une conception, finalement très moderne, du christianisme en particulier et de la religion en général.
Comme le fait très justement remarquer Sébastien Fath l’identité religieuse, par tradition, apparaît comme une négation de la liberté humaine voulue par Dieu… La tradition mécaniquement reproduite est écartée au profit d’un attachement de type sociétaire marqué par la libre décision individuelle, la création d’une identité propre. On passe d’une Eglise imposée à une Eglise choisie, un engagement fruit de convictions personnelles qui poussent les individus à être acteurs. Les Eglises sont des familles choisies, valorisant en leur sein la décision démocratique, jusque dans le choix des pasteurs.
Ces composantes décrites précédemment ne sont pas sans effet. Le protestant-évangélique a pour ambition de vivre un christianisme engagé. La foi chrétienne n’est pas vécue comme quelque chose d’extérieur, mais comme le pivot autour duquel s’articule son existence. Pour beaucoup, il s’agit de vivre pratiquement d’une spiritualité qui vient du cœur et qui va au cœur. C’est ce qui explique que les évangéliques manifestent un très grand intérêt missionnaire pour leurs concitoyens. Ils vont à la rencontre des gens pour partager avec eux l’Evangile et leur foi. Leur communauté cherche à développer une relation chaleureuse et familière, favorisant l’accueil et le soutien. Ils apportent des réponses claires à des questions existentielles, en un temps où la complexité et le manque de clarté sont toujours plus grands.
Bien sûr, on peut leur reprocher leur enthousiasme dérangeant. Bien sûr, on peut ne pas être d’accord avec leur lecture de la Bible. Sans doute, certains semblent-ils quelquefois un peu fermés et murés dans leurs convictions. Mais, il faut porter à leur crédit le sérieux de leur engagement, l’importance d’une spiritualité authentique, le rappel d’une vérité essentielle, à savoir l’évangélisation comme une mission centrale de toute Eglise. Voilà qui explique quelquefois leur zèle intempestif et qui peut provoquer chez plus d’un, de la gêne, voire de l’agacement.
Mais, réfléchissons quelques instants :
* Pourquoi serait-il plus acceptable que le patron d’un groupe de presse fasse tout ce qu’il peut pour vendre le plus grand nombre possible de journaux ?
* Pourquoi serait-il plus acceptable qu’un homme politique fasse tout ce qu’il peut pour rallier les électeurs à sa cause ?
* Et pourquoi serait-il condamnable que des hommes et des femmes, aux convictions fortes, témoignent ouvertement de leur espérance et invitent leurs interlocuteurs à les rejoindre ?
Alors faut-il avoir peur des évangéliques ?
* Certainement pas ! Ils ne sont pas les agents de je ne sais quelle puissance d’Outre-Atlantique, et ne veulent pas conquérir le monde. Ils laissent cela aux politiques parce qu’ils pensent que si la politique a le pouvoir, les religions ont quelque chose de plus fort : elles ont de l’influence. La religion change la vie, la foi change le cœur de l’être humain. Leur foi n’est pas une innovation récente, ni une déviation du christianisme orthodoxe pas plus qu’elle n’est synonyme d’intégrisme. Les protestants-évangéliques ne sont-ils pas, tout simplement, l’illustration de cet autre principe cher à la Réforme : ecclesia reformata, semper reformanda ?
* Certainement pas ! La différence qu’ils affichent, témoigne de leur esprit libre mais encore plus de leur amour pour l’autre. L’espérance qu’ils affirment ne menace personne sur cette terre. Bien au contraire, elle est source de progrès et d’épanouissement, de liberté et de vie. Parce qu’ils savent que chacun est redevable ultimément devant son Créateur, ils s’efforcent de vivre leur double citoyenneté aussi fidèlement que possible.
En revanche, il convient d’entendre, de leur part, les questions qu’ils posent.
* La première, interroge les implications qu’a notre foi tant dans notre vie personnelle, que professionnelle ou ecclésiale. Je ne dis pas que les évangéliques sont toujours cohérents, mais je prétends qu’ils tentent de l’être et que nous sommes invités à faire pareil.
* La seconde, toute personnelle, concerne notre propre spiritualité, notre propre relation avec Dieu. Le protestant-évangélique citera volontiers la Bible et plus particulièrement Jean 3.16 où il est dit que Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle. C’est une façon de nous questionner sur la place de Jésus-Christ dans notre vie.
Stéphane Lauzet
Secrétaire Général de l'Alliance Evangélique Française
09:30 Publié dans Presse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.